L’histoire du mois d’octobre
Photos : Patrice Plante
Tout. Absolument tout commence par une histoire.
Chaque brin d’humanité en possède une. Chaque fibre de vie y consent une texture.
Nous avons tous notre petite histoire. Un livre inachevé qui mange l’avenir à petit feu.
Cette nouvelle chronique me permettra d’ouvrir avec vous le livre de quelqu’un. À chaque mois. En plein milieu.
Parce qu’on n’ouvre jamais le livre des autres à la première page. On débarque au coeur d’un paragraphe. Souvent, on passe inaperçu. Parfois non. L’on peut devenir un sujet important de l’histoire, ou n’être qu’un simple verbe qui passait par là.
J’aime me rappeler que chaque nouvelle rencontre recèle sa petite histoire, que chaque petit bout d’émotion croisé est la somme d’une expérience riche et complexe et indissoluble.
Aujourd’hui, je cultive le livre des soeurs Catherine et Anne Monna.
L’histoire, pour moi comme pour elles, commence avec le cassis.

Elles
Début des années 90. Vendredi soir. Une voiture à la silhouette carrée s’élance dans la nuit, seule, les deux yeux de ses phares jaunes engloutis par la route nappée d’encre.
Deux petites filles sont assises à l’arrière. L’aînée, Catherine, lisse ses cheveux machinalement, le cerveau plâtré d’images en noir et blanc. Elle se remémore les scènes de leur cours de théâtre qui vient de se terminer. Essai d’en soutirer des clichés qu’elle apportera avec elle, ce weekend.
À sa gauche, les cheveux bruns ébouriffés d’Anne se laissent guider le long de ses écouteurs à Walkman. La musique la transporte. Les notes s’entendent avec les eaux indéchiffrables, le long de la courbe du pont de l’île d’Orléans. Le nez contre la fenêtre, elle rêve avec force, comme si la rêverie, une fois prise au sérieux, se fringuait de secrets.
Leurs parents séparés, les filles coulent leurs jours en ville avant de se rendre, tous les weekends, à Saint-Pierre de l’île d’Orléans. Sur le domaine de leur père, agriculteur et liquoriste venu de France dans les années 70 pour y cultiver le cassis, aussi appelé gadelle noire, un petit fruit violacé importé en Amérique par les premiers colons.
Leur enfance est tissée de deux mondes : celui, atypique, de leur père où, dès leur jeune âge, elles sont amenées à vendre les vins du domaine au lieu de s’amuser dans le foisonnant univers de cache-cache et de rires offert par la grange et les plantations de cassis.
La semaine, elles se mélangent dans un royaume plus commun, avec leur mère, entrepreneure également, et leurs jours à l’école sont baignés de l’arôme frais et vivifiant de la salle de roses à maman.
Moi
C’était un matin du mois d’août 2011. Ce genre de matin saturé d’or où l’on roule en décapotable le long du fleuve avec un brin d’herbe dans la bouche et des Ray-Ban flambant neuve.
J’accoste à la Monnaguette, le restaurant du domaine Monna Cassis & Filles, pour évaluer la possibilité d’y tenir un événement de mon Food Club, Tripes & Caviar.
Comme je disais, l’histoire, pour moi aussi, débute avec le cassis.
C’est la période, très courte, des récoltes, et Anne monte des cuves pour m’accueillir, toute ébouriffée, en tenue de travail, la peau saupoudrée de légères gouttes roses provenant du cassis en processus de transformation. Nous ne nous étions pas encore présentés que ses yeux semblaient déjà me dire : « Je sais, je sais, trop de rose pour la ligue. »
Ce qui est absolument fascinant avec des entrepreneures comme Anne et Catherine, c’est l’inspiration. La volonté de faire une différence, de ne pas compter les heures, de ne jamais faire en sorte que le rêve s’arroge la moindre parcelle de médiocrité.
Ce qui est absolument fascinant avec des femmes comme Anne et Catherine, c’est la complicité. Les rires qui fusent, qui se mélangent, qui s’écoutent, dans une entreprise qu’elles ont amené plus loin, sans se contenter d’en assurer la simple continuité.
Parce que derrière chaque produit, il y a des gens. Avec leurs histoires, leurs passions, leurs rêves particuliers. Et que tout ça, toute cette subtilité, est liée. La crème de cassis ne saurait être aussi parfaite sans le soin prodigué par les cultivateurs, sans l’enthousiasme des filles et de leur père, sans les employés qui participent à sa confection et à sa présentation.
En tant que cuisinier, lorsque je songe au vin madérisé de cassis, je songe à la note mordante qu’il apportera à ma sauce.
Of course.

Mais en tant que Patrice Plante, lorsque je vois la bouteille, lorsque j’hume le parfum qui s’en dégage à la première ouverture, lorsque je fais rouler son équilibre délicat sur ma langue, je me remémore ce coucher de soleil, où deux géniales demoiselles éclataient de rire comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des années, alors qu’elles travaillent ensemble à l’année.
Aujourd’hui, lorsque je regarde du cassis, je ne vois pas le fruit.
J’entend une histoire.
P





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