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La chronique du mois de septembre

La chronique du mois de septembre


Photo : Patrice Plante

Un an, déjà.

Un an que je vous livre mes états d’âme à chaque premier du mois. Un an que nous partageons sur un lit de mots les pleins et déliés de la nature humaine, un an que nous filons sur le Métier de nos vies ce goût, cette gourmandise de Québec.

La chronique du mois vient donc d’achever un cycle complet.

Que réserve le futur? Je n’en sais rien. Je continuerai à être présent, chaque premier du mois. Sous une autre forme, cependant. Un angle différent, une vision nouvelle.

Le mois de septembre s’annonce vif et lumineux.

Prenons donc notre temps, voulez-vous?

La blessure

Je vais bien, ok?

Malgré tout je les entends. Quand je marche, quand je parle, quand je déroule le papier de toilette de mon News Feed, quand j’écoute de la musique, quand je lis, quand je cuisine.

Encore, toujours, cette cacophonie, ce bruit d’insatisfaction. Ce manque de raison.

Essentiellement, de façon purement individuelle, nous vivons une époque d’angoisse et d’indécision. Trop de choix, trop de solutions, trop de problèmes.

Partout, je les entends se plaindre. Chigner. Chialer. De tout et de rien.

Décortiquons cette blessure dont nous ne nous départirons jamais. Scindons l’amertume en petites histoires.

Ça vous est venu en observant les courbes de son visage se dessiner sur le papier glacé. Un souvenir se terrait derrière ses yeux, un vert tendre plein de malice. Elle avait l’air heureuse, pendue à votre cou. Vous aussi. Les cheveux ébouriffés, un même regard vous liait dans les rayons chauds d’une soirée d’été.

Vous déposez la photo (ou vous fermez Facebook). Wow. Un an? Deux déjà? Vous ne vous êtes jamais reparlés. Pour une raison que vous ne vous expliquez pas, vous repassez le film de votre premier baiser, maladroit, assis par terre sur un sol froid, vous trembliez tellement que vous lui aviez demandé la permission avant de lui manger les lèvres.

À cet instant précis, un vide se crée dans votre bas-ventre. Votre cage thoracique se resserre. Un goût de fond de tasse de café Normandin, aux flancs de votre langue. Vous n’êtes pas serein. La blessure s’ouvre à nouveau. L’amertume de cette fin (qui avait les allures rageuses de la folle tante Irène) remonte à la surface.

Vous souhaitez (une seconde, un moment futil) redevenir naïf, léger. Un jeune adolescent qui y croit encore. Qui regarde un film de fille en disant que c’est fiffe. Sauf qu’aujourd’hui, l’expérience s’est déroulée sur votre dos et vos épaules, et vous avez suffisamment souffert, suffisamment connu des bribes de félicité pour vous émouvoir devant le «Disney-drama» des P.S., I love you.

Parce que l’on aime toujours croire un peu plus, un peu plus souvent, à ce qui nous fait le plus défaut.

La carence charrie l’espoir.

Nous portons tous, en chacun de nous, des blessures qui ne cicatriseront jamais. Des images, des souvenirs dont la violence s’arrache notre déni. Même s’ils sont difficiles à accepter, ils font partie de nous. Ils nous rappellent des vérités intimes, sensibles, humaines.

Que nous ne pouvons tout réparer.

Que l’on peut faillir, mais que cela ne nous empêchera pas d’avancer.

Que la jalousie est une projection de notre propre faiblesse.

Que la confiance se bâti un jour à la fois.

Que l’impuissance fait partie de notre condition.

Qu’une bouchée de bonheur efface un océan de larmes.

Que de donner son coeur, fragile et nu, à quelqu’un, est un acte de courage.

Que la culpabilité est l’exigence de la bonté.

Que l’amitié ne nous laissera jamais tomber.

Que l’amour est un plat qui se mange chaud, toujours, trois fois par jour.

Je me rappelle…

Je me rappelle le mois de septembre…

Je me rappelle les champs de blé à vélo, jaune cendré, balloté par un vent fragile et chaud.

Je me rappelle la légèreté de mon corps et les cris poussés pour me vider au sommet d’un mont tacheté d’orange brûlé.

Je me rappelle le clapotis des vagues contre la coque vert sombre de ma chaloupe. Les vers qui grouillent dans mes mains. Le manteau gris des nuages, comme une couche d’huile. La silhouette de mon père découpée sous les sapins aux branches musclées. Ses mains épaisses et larges qui manient avec habileté et nonchalance sa canne à moucher à la ligne orange fluo.

Je me rappelle l’odeur du bacon, à 5h du matin. Le brouillard qui nappe la forêt, à travers les fenêtres mal lavées du chalet.

Je me rappelle les balades en cheval avec ma mère, l’amour dans ses yeux qui balaie les animaux de sa grange et de sa terre.

Je me rappelle les croquis dessinés sous un arbre des plaines, mes jambes encerclées de feuilles mortes qui murmurent sous mes mouvements, le scintillement du fleuve juste devant moi.

Je me rappelle la fierté dans mes poumons, au mariage de mon frère.

Je me rappelle m’être saoulé de son regard noir, de l’avoir embrassé pour la première fois dans l’embrasement de l’automne et du soir.

Je me rappelle septembre comme une chronique, comme des mots aux images fripées que je traîne le long de mon chemin.

Je me rappelle que mes souvenirs sont comme un livre aux pages fatiguées, que je griffonne sans intentions précises, à l’aide d’une plume particulièrement précieuse.

Parce que je sais qu’un jour arrivera où je n’aurai plus d’encre pour écrire.

P

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