Je danse dans ma tête
Pour moi, Jean-Philippe Harvey c’est le malaise étrangement ensoleillé d’Happiness. C’est Gummo d’Harmony Korine. C’est aussi Mike Mills et ses paperboys tout autant que les boxcar graffitis de Bozo Toxino.
À la vue de l’exposition de Jean-Philippe Harvey, je n’ai pas été étonnée. Impressionnée, oui, beaucoup. Mais étonnée, non. Ma vie personnelle m’a amenée à rencontrer Jean-Philippe il y a plusieurs années maintenant et depuis, je suis son parcours et je le vois évoluer. C’est un artiste intelligent que j’ai retrouvé à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval. Un regard vif et un mélange fascinant de recul et de baignade dans un monde où la culture pop trouve son écho dans le vandalisme, le rap et la sexualité. Je retrouve ici une noirceur sans tristesse, un brin absurde qui caractérise si bien l’univers de cet artiste. Celui qui dit n’avoir jamais vraiment souffert dans sa vie, n’est pas friand de l’art produit dans la douleur. « Je vais pas commencer à parler de mes problèmes. J’en n’ai pas eu de problèmes de toute façon! »
Dans ses mains, un objet du quotidien se transforme et prend un tout autre sens. On pourrait penser à Duchamp, mais autrement. « Des objets que j’ai trouvés et que j’ai à peine modifiés. Je les ai ensuite mis dans un contexte différent. C’est ça aussi l’art, c’est manipuler la réalité. »
Outre les objets, l’exposition est aussi construite de grandes toiles. « J’ai l’impression que les peintures sont devenues plus que des images. Comme les reflets de quelque chose. J’ai pas utilisé de pinceaux pour aucune des peintures. À part pour faire un fond. Un peu comme des murs qu’on aurait pris dans la rue et qu’on aurait déplacé. »
Lorsque je lui ai demandé s’il était noir dans cette exposition, il m’a spontanément répondu par la négative. « Ce n’est plus tant une question de couleur ou de forme, mais plutôt une question de rendu. Une espèce d’expression d’ambiance, d’une idée. La reproduction ou la traduction de certaines choses. Pas d’une émotion nécessairement, mais d’un sujet. » Sujet qu’il a d’ailleurs eu de la difficulté à reproduire. « Conceptuellement ça fonctionnait pas, c’était de la merde! J’arrivais pas à traduire ce que je voulais. J’avais une ligne directrice, mais ça a « shiré « . J’ai commencé à faire des peintures qui ne marchaient plus vraiment avec les objets que j’avais trouvés. J’avais fait faire des casquettes, un t-shirt 10XL. Je me retrouvais avec cette ambiance que ça créait : beaucoup de références au rap. Mais les peintures, on aurait dit un rendu naïf de ce que je faisais avant. Ensuite, j’étais plus capable de rien faire à cause de ça. Ça a débloqué un mois avant l’expo! J’ai fini par faire peut-être même un peu plus que ce que je voulais. »
Il est intéressant de mentionner au passage que les premières toiles qui ont causé autant d’insatisfaction et de maux de tête à Jean-Philippe sont en fait derrière les présentes toiles. « C’est comme si j’avais tourné le dos et j’avais continué. » Aucune psycho pop à interpréter ici. Aucune dualité inconsciente.
On peut retrouver aussi une réflexion, peut-être involontaire, sur les mythes. Ces personnages, légendes vivantes ou décédées, de Tupac à Lady Gaga, il les interroge, met en exergue et surtout confronte ces deux noms dans le même espace. Il pense d’ailleurs à centrer sa prochaine expo sur Kurt Cobain et le grunge.
Cette idée de vie, de mort, de début de la vie d’une légende là où finit la vie de l’homme. Une temporalité qui le fascine jusqu’à utiliser « des matériaux qui vont pas « tougher » toute la vie. Moi j’aimerais que mes œuvres d’art meurent. Comme c’est pas dans un contexte commercial, j’ai mis du tape pis ça craque, ça finit par tomber des fois. J’ai fait des superpositions qui sont pas nécessairement bonnes pour la conservation. »
Ce boursier de Première Ovation présente, à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval, sa première exposition solo. L’occasion est jolie d’aller découvrir un artiste de Québec qui, après quelques mois passés en Europe et dans la métropole montréalaise, est revenu s’établir, ici, dans notre vieille capitale.
Jean-Philippe Harvey, pour moi, c’est un artiste prometteur et captivant que j’ai envie de suivre encore longtemps.
Catherine
« …et quand on s’est réveillés elle lui croqua la queue »
Jusqu’au 29 mai 2011
Galerie des arts visuels de l’Université Laval




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