La chronique du mois d’avril
C’est toujours plus vrai avec une histoire.
Je veux dire, l’histoire est cette façon, bien à nous, d’intégrer et d’éprouver le monde. Elle nous permet de toucher une réalité sensible qui, sinon, demeurerait invisible.
Nous sommes dans une ère de cacophonie sans profondeur. De bruits étourdissants et de capteurs de leurre. De tabous qui ne seront jamais twittés et d’indifférence insoluble. Pourquoi? Parce que nous manquons d’histoires.
Oui. Nous manquons d’histoires à raconter.
Petit, j’adorais la science-fiction. Ce genre a bercé mon enfance. J’engloutissais ma toast au beurre de nounours et je déguerpissais dans mon refuge éculé préféré, un lieu aux échos de ruines et de civilisations disparues: la bibliothèque.
Là, je passais mes doigts et frôlais les rangées de fiches jaunies par le temps. Cela m’a toujours fait penser à la version cartonnée de l’intérieur grillagé d’un champignon portobello. Je touchais à ces fiches, avec leurs collants et leurs codes secrets et leurs microbes et leur vieillesse ostentatoire. Puis je partais à la recherche des mots et je humais l’odeur de paille sûre et de poivre des livres. Enfin, je posais mon p’tit cul tight de 11 ans dans la section des romans pour adultes, parce que c’était plus sombre, plus intime, et que des étagères pleines de papier me séparaient du reste du monde (l’éclairage des sections jeunesses est si intense qu’il occulte l’esprit rêveur de l’enfance: le rêve, c’est bien connu, a besoin de noirceur et de solitude pour fonctionner correctement).
La typographie était invariablement la même (un bon vieux « Courier New » de dactylo d’espion russe), les pages étaient sales et usées et les moments s’écoulaient aussi vite que les douces nuits d’été.
Je ressentais des envies de sauver le monde, dans ce trou noir dédié au verbe. Un goût pour ma planète qui se développait, qui s’affirmait. Je voulais me « logger » dans l’histoire.
Je suis ainsi passé de la fusée de Tintin aux ouvrages pseudo-rigolo-scientifiques parlant d’OVNI et de colonies lunaires aux Cavernes d’acier d’Isaac Asimov. Dans ce livre, l’homme est contraint de vivre sous la croûte terrestre suite à une guerre nucléaire et vit dans une sorte de 1 et demi pour nain de jardin où son approvisionnement en eau est extrêmement limité.
De quoi se rappeler, juste un tout petit peu, que le 22 avril prochain marquera le Jour de la Terre, et que ces statistiques qu’on nous balance à la gueule sont nus de sens. Des colonnes et des colonnes de chiffres. L’information moderne aime ça: le réchauffement climatique, notre industrie alimentaire fucked up, le saccage slash décowlissage systématique de nos ressources pas si infinies que ça.
Comme je l’ai dit, c’est toujours plus vrai avec une histoire.
C’est pourquoi je vous somme, au mois d’avril, de lire une histoire. Juste une. Peut-être transformera-t-elle (je dis bien peut-être), votre façon d’éprouver le monde.
On peut lancer des statistiques, comme ça : qu’une cage réglementaire de poulet d’élevage industriel est plus petite qu’une feuille 8,5 x 11. Que des milliards de poulets sont abattus chaque année sans ne jamais voir la lumière de leur putain de vie.
On peut aussi raconter une histoire. Imaginez-vous dans une pièce pas plus grande qu’un walk-in. Il n’y a pas d’éclairage. Les ténèbres. L’inconnu. Il fait chaud. Vous vous sentez serrés car des dizaines de personnes sont entassées avec vous dans cette pièce. En fait, vous êtes tellement coincés que vos pieds ne touchent pas le sol. Ce qui est en soi une bénédiction, car vous êtes nus pieds et le grillage du sol est coupant. L’humidité est accablante. Votre anxiété grandit. Personne ne vient. Les gens qui vous compressent de toutes parts finissent par vous énerver. Autour de vous, incapables de comprendre, certaines personnes deviennent dingues. D’autres violentes. On vous frappe sans raison. La tension monte. Vous ne comprenez pas. Vous aussi donnez des coups pour vous libérer. Un crescendo insupportable de détresse. Le désespoir est tel qu’il en poussera quelques uns au cannibalisme.
Il n’y a qu’une seule porte. Et lorsqu’elle s’ouvrira, ce sera pour vous emmener dans un endroit pire que celui-ci. Pour votre dernier voyage.
Ceci n’est pas de la manipulation d’esprit, ni un jeu d’émotions. C’est une façon naturelle d’intégrer un concept abstrait: l’élevage et l’abattage cruel de milliards de poulet.
Tsé, on s’en fout que la planète s’est réchauffée de +0,43 degré. Ce que l’on a besoin de savoir (pour comprendre), c’est l’histoire de cet ours polaire qui nage pendant des semaines et finit par se noyer parce que sa banquise a fondu.
Rappelez-vous cette curiosité inextinguible de l’enfance que l’adulte en vous a étouffée. Cette conscience claire, crue comme le soleil qui frappe la neige sèche d’avril, cette conscience d’être humain qui entrait dans la vie, qui cherchait à la décortiquer et à la comprendre. Un simple enfant avare d’histoires.
Réintégrez le jeune voyou en vous. Demandez qu’on vous lise des histoires. Questionnez les choix que vous prenez au quotidien: ce sont les « petits peu qui font les gros peu ».
Il n’est pas question ici de virer su’l top et de commencer à militer jours et nuits pour Greenpeace ou la société internationale de protection du hamster. Non. Alors que tout conspire à vous endormir, réveillez-vous. Réappropriez-vous le pouvoir de votre enfance.
Un peu de recyclage. Ne plus acheter de viande à l’épicerie, mais dans une boucherie locale qui encourage et le commerce local et une vie plus saine pour l’animal qui se retrouvera dans votre assiette. De la morue noire au lieu de la morue commune, qui elle n’est pas en voie d’extinction.
Et si votre vie était spéciale?
Et si vous la viviez comme un roman?
Et si cette nouvelle histoire tracée vous permettait de la changer, l’autre, l’Histoire avec un grand H?
Dans le fond, nous sommes tous faits d’histoires. À vous d’en raconter une qui fera une différence.
Et qui ne sera pas banale.
P




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