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La chronique du mois de février

La chronique du mois de février


Photo : Sébastien Tremblay

« J’aspire à être un adulte sain d’esprit, ce qui m’apparaît comme la seule véritable forme d’héroïsme encore possible, de nos jours. » – David Foster Wallace

(cette chronique a été rédigée en écoutant Where Did You Sleep Last Night, de Nirvana)

Aujourd’hui, votre vie débordera d’amour.

Vous allez vous jeter sur votre ordinateur en vous levant. Vous aurez les yeux cernés, la bouche sèche. Un mal bourdonnant d’alcool enflera votre cerveau et, derrière vous, une autre inconnue couchée dans votre lit. Vous souhaiterez qu’elle soit déjà partie. Vous désirerez être seul.

Vous vous sentez toujours mieux seul.

Déroulant votre fil de nouvelles Facebook, vous cliquerez sur le bouton « LIKE ». L’amour réinventé par un p’tit gars milliardaire qui, rappelez-vous, n’est même pas capable de demander « comment ça va? » en personne. Vous aimerez au moins 32 commentaires et statuts d’amis, des dizaines de photos de la veille, toutes aussi puériles et narcissiques les unes que les autres dans leur démonstration de déchéance humaine, ainsi que quelques articles de vos blogues préférés.

Comme je vous ai dit, votre (fausse) vie débordera d’amour.

La fille se lève, encore tout endormie. Enfile votre chemise et emprunte votre douche. Vous vous demandez comment vous avez fait avec vos yeux, hier soir. Ils étaient comme du miel et la fixaient avec intensité. Avec passion. Avec amour, même, oui, vous croyez avoir ressenti de l’amour, une affection passagère libérée par votre cerveau empoisonné d’alcool.

Vous tirerez les rideaux et, en boxer, votre café plus fumant du tout à la main, vous vous laisserez baigner par la blancheur blafarde du soleil d’hiver. Vous penserez à la modernité. À cette mort qui vous entoure dans le béton et l’asphalte qui s’écoule à perte de vue. À votre égoïsme maladif et grandissant. À votre tristesse aussi, qui monte mais que vous écraserez tout de suite parce que vous comprenez qu’elle signifie votre absence de guides, de repères. Et que c’est justement ce que vous vouliez. N’écouter personne et vivre votre vie comme vous l’entendez.

Et vous n’accepterez pas d’être triste à cause de votre choix. Parce que vous êtes convaincu que vous contrôlez votre vie.

Votre pensée divaguera aux notes de Radiohead mouchetées par le bruissement de l’eau de la douche. Vous vous souviendrez de cet excellent billet de David Desjardins, paru peu avant Noël. Un homme heureux. Et de cette phrase : « le malheur n’est pas un symptôme de l’intelligence ». Mais vous n’y croirez pas.

Parce qu’à cet instant précis (dans vos boxers Giorgio Armani et dans votre loft en plastique et avec votre montre G-Shock et votre iPhone plein de bruits et d’imprévus et de connaissances, au lendemain d’une soirée à vous éclater comme vous l’avez fait tant de fois par le passé mais qui n’a rien apporté à votre âme sinon vous éloigner de vos responsabilités et de vous-même), vous comprenez que l’ère moderne dans laquelle votre bite s’embrase pour des petits culs toujours plus jeunes, toujours plus fermes, vous a privé de la chose la plus essentielle, la plus fondamentale.

L’Amour.

En fin de compte, vous n’avez succombé qu’à vos pulsions. L’envie a entraîné l’idée de consommation et, privé d’encadrement, vous ne savez pas quoi faire d’autre.

Février vous explose cette vérité en pleine face. Avec sa Saint-Valentin, ses amoureux fourrés justement parce qu’ils veulent aller fourrer ailleurs, ses célibataires frustrés qui recherchent l’amour sans en comprendre l’importance et sans vouloir faire de compromis ou s’abandonner, ses délaissés qui sont les plus aptes à vraiment aimer mais qui se font encore et encore rejeter, ses couples qui ne prennent pas de temps ensemble, ou les autres, qui s’achètent une rose parce qu’ils sont bien obligés mais qui iront visionner un épisode de Lost, chacun à son bout de divan, avec de la « pizz » parce que comme dirait Canac Marquis Grenier, c’est pas compliqué.

La fille sort de la douche. Belle, imparfaite. Surgit alors en vous une émanation de passé, à cette naïve époque où vous y aviez cru. Avant que l’on vous fasse mal, et que ce mal vous laisse sans souffle. Sans enfance. Et que, malgré le fait qu’elle aurait dû souhaiter arranger les choses, à ce moment, et que les émotions accumulées vous aient abasourdi, vous n’avez jamais accepté la raison qui ne devrait jamais en être une : avoir envie d’être célibataire. Décider de perdre le contrôle et lâcher à la première offre, la première contrariété. Au lieu de comprendre à quel point votre amour était important et pur et qu’il fallait tout tenter pour le réussir. S’abandonner et mener le bateau jusqu’au bout.

Vous aurez une révélation à ce moment. Vous saurez intimement que seuls les adultes sont vraiment capables d’aimer. Que votre tristesse gît justement là. Parce qu’autour de vous, vous ne voyez que des couples insatisfaits, des hipsters qui pensent réinventer le monde en recyclant des vieilles idées et des vieilles modes, et des douchebags et des barbies OD qui ont fait régresser le genre humain en l’emmenant à un degré de superficialité qui vous balance des frissons dans le dos.

Bref, vous ne voyez que des adolescents qui se perdent, qui sont incapables de soutenir un engagement véritable et qui s’éloignent de l’essentiel.

Et quel est cet essentiel? Que nous passons trop de temps à vouloir mordre dans la vie, à ne vouloir rien manquer (surtout en 140 caractères), à vouloir tout nous approprier car nous ne savons plus ce qui est bon pour nous?

Mais vas-tu nous le dire, Plante, ce qui est bon pour nous? Ce qui est essentiel?

Vous le savez tous, ce qui est vraiment essentiel. Vous l’avez juste oublié parce que l’on vous a bombardé d’images, d’infos, de musique, d’événements, d’amis, de quêtes de soi, de psychanalyse, d’illusions de liberté, d’opportunités de carrières, d’envies narcissiques, d’immaturité, de recherche de nouveauté, de drogue, de pornographie et d’alcool.

Ce qui est bon pour l’être humain l’est depuis des millénaires. Ça n’a rien à voir avec le progrès, la technologie, l’ouverture sur le monde grâce à ces communications qui nous permettent de rester connectés avec tout le monde, d’avoir 639 amis, alors qu’en réalité, en personne, nous n’en avons que 3. Les vrais, tsé, ceux qui vous serrent dans vos bras et ne vous jugent pas.

L’essentiel de votre vie, c’est d’abord d’arrêter de la percevoir comme un jeu. C’est surtout pleurer avec votre famille et vos amis, faire des enfants, vous lover dans les bras de quelqu’un, la nuit, pour lui caresser les cheveux en sentant que vous ne vous en lasserez jamais. Quelqu’un que vous aimez dans vos trippes sans comprendre pourquoi. Quelqu’un qui vous acceptera dans vos faiblesses, qui prendra soin de vous avec une parfaite gratuité d’âme et qui vous soufflera à l’oreille, avant d’éteindre la lumière, et ce malgré vos problèmes, vos différences et vos incompréhensions :

« Tout va bien aller, bébé. »

P

N.B.: La stylistique du verbe actif utilisée dans cette chronique est fortement inspirée du livre Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, de Nicolas Langelier. Les thèmes abordés se rejoignent par opinion partagée entre les deux auteurs.

20 commentaires pour “La chronique du mois de février”

  1. …ouin

    Beau texte P.

    On est tous dans un triste piège.

    Fuck le web.

  2. Je suis contente d’être tombé sur ton texte aujourd’hui. C’est drôle à dire mais c’est tout ce qui me fallait. Merci, vraiment.

  3. Quand même ironique, d’écrire un texte comme ça, sur une plate-forme web. Tout le monde sait que l’amour est important, la vrai.

  4. Si j’ai perdu 5 minutes de ma journée pour lire cette chronique, elle en valait la peine…
    Wow.

  5. Adorable, vrai, réflexogène…
    Alors Pat je t’aime mon ami!!!

  6. click: « J’aime ! »

    ;)

    C’est un bon portrait d’un mal qui afflige de nombreuses personnes.

  7. Définitivement le texte le plus complet, évocateur et réaliste que tu as écris mon frère! ;)

  8. Wow. J’ai versé une petite larme. Non j’avoue, j’ai pleuré ma vie en lisant ce texte. Merci. Ça faisait longtemps que j’avais lu un aussi bon article.

  9. Wow… Je suis sans mot.
    Ce texte est magnifique. Je suis plus qu’heureuse d’avoir eu la chance de tomber sur cette page et d’avoir pu lire ces lignes. Franchement bravo

  10. Superbe article. J’en ai eu les larmes aux yeux.
    Et j’ajouterais que pour que ça nous arrive, il faut y croire.
    Croire que c’est possible, que ça existe et qu’on le mérite.

  11. Plagiat? Ce texte est fortement inspiré, sans que ce soit mentionné, de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, de Nicolas Langelier. Même la citation qui commence le texte commence le livre de Langelier.

  12. Bonjour @FrançoisP! Merci de votre commentaire. La stylistique de base est en effet inspirée (l’approche de s’adresser directement au lecteur) du livre de Nicolas Langelier.

    Emprunter une stylistique n’a jamais été un plagiat, mais justement un exercice de style. Si l’on pousse notre recherche, je suis convaincu que plusieurs autres auteurs ont adopté cette approche.

    Je n’ai personnellement lu que quelques pages du livre de Langelier. Et la citation empruntée m’a en effet beaucoup touché. Quant au thème abordé, qui transpire aussi dans son livre (des commentaires que j’ai reçu d’amis l’ayant lu complètement) il provient d’une réflexion personnelle des derniers mois de ma vie ainsi que d’expériences personnelles récentes.

    Oui, la démarche de Langelier m’a inspiré, comme tant d’auteurs, par leur thème et leur stylistique, inspirent les auteurs contemporains.

    Le plagiat, en écriture, consiste à copier mot à mot l’oeuvre d’un autre auteur. Ce qui n’est pas le cas dans cette chronique. Il s’agit d’un condensé, peut-être, des idées soumises dans le livre de Langelier, sans doute parce que notre vision de la modernité est similaire.

    Donc oui, peut-être aurais-je dû souligner que la stylistique du verbe était un emprunt, mais il s’agit pour moi davantage d’une expérimentation de l’écriture directe.

    Par souci de transparence et pour faire suite à votre commentaire pertinent, j’ajoute donc une note à la fin de mon article. Merci encore de votre intervention!

  13. Très beau texte… qui donne espoir à ceux qui n’en ont plus…

    Et je crois que le but de l’art est en fait d’inspirer les autres à créer à leur tour… suite à ce texte, moi qui ne connaissait pas Langelier (shame on me… :P )je prendrai le temps de découvrir ses écrits.

    Merci pour ces mots!

  14. Geneviève Larose Farmer 14 février 2011 à 15 h 22

    Un jour y va y avoir le bouton « love » à côté du bouton « like » sur fcbk…en attendant je « love » cette chronique et son auteur et je « like » la tempête de neige qui vient déranger tous les plans trop bien règlés des couples et célibataires de la ville de Québec en cette fête de cupidité, pardon en cette fête de cupidon.

  15. Paradoxal, quand même, de cliquer « J’aime » ou de publier cet article sur Facebook…

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