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Fixer le temps (ou le désir du polaroïd théâtral)

Fixer le temps (ou le désir du polaroïd théâtral)


Un froid mercredi soir de septembre, j’invite ma mère au théâtre. La Bordée présente une pièce de Michel Tremblay. Arrivées, nous entrons dans la bâtisse qui fourmille d’abonnés, ces habitués qui discutent tranquillement de leur première pièce de l’année.

En montant un petit escalier, nous voyons certains spectateurs à en devenir dans le hall qui cherchent, regardent leur billet, hésitent, rebroussent chemin, s’arrêtent, s’informent au préposé à l’accueil. Ce dernier, qui attend gentiment près d’une des portes donnant accès à la salle, les renseigne en leur pointant l’escalier à leur droite.

Je regarde mon billet : parterre, chiffre pair. Nous nous dirigeons vers la porte correspondante. Le préposé regarde notre billet, le déchire. Pendant que ma mère lit le programme de la pièce qui lui a été remis, je regarde les gens prendre possession de leur siège.

Plusieurs étudiants, probablement du Cégep, contraints à être présents. Certains s’assoient derrière moi, je les entends, voire je les écoute, parler. Carnet à la main, ils se disent que ce ne sera pas évident de prendre des notes dans le noir. À ma gauche, un homme et une femme d’une cinquantaine d’années se disent que leur siège est mieux situé que celui de l’année dernière.

Ma mère me tire de mes observations en m’affirmant : « Je pense que c’est la première fois que je vais au théâtre. Ben, je veux dire, je suis allée au théâtre d’été plusieurs fois, mais au «vrai » théâtre, j’pense pas. » Je m’étonne et lui affirme que je suis choyée d’être présente à sa première fois!

Le théâtre impose cette fébrilité. À mi-chemin entre le spectacle de musique et la projection au cinéma. Nous allons assister à une représentation, soit, mais les acteurs sont là. Ils joueront devant nos yeux, en chair et en os. Sans micro, leur voix doit porter, mais tout en nuances. Un travail en force et en subtilité.

Chaque soir, pendant environ trois semaines, ils répéteront le même texte, effectueront les mêmes déplacements. Mais chaque soir sera unique : une intensité variable, un public différent. Tantôt une réplique bafouée, tantôt une tirade réussie. Tant de variations qui feront de moi, de ma mère et de tous ces détenteurs de billets présents dans la salle en ce froid mercredi de septembre, des spectateurs d’une œuvre d’art éphémère.

Vous savez ces moines tibétains qui travaillent longuement et minutieusement pour créer des mandalas de sable. Et qui ensuite défont tout, sans prendre de photo, sans garder de traces de ce qu’ils ont fait. Et bien, pour moi le théâtre c’est un peu ça. Une fois terminée, la pièce n’existe plus de façon tangible. Une estampe dans ta mémoire, dont toi seul connaît les contours.

Les lumières de la salle s’éteignent, celles de la scène s’ouvrent. Le directeur artistique du théâtre nous présente la pièce et nous souhaite un bon soir de première ainsi qu’une bonne saison. Les acteurs jouent Tremblay, sans hésitation, sans faute. Devant cet élégant spectacle, je ressens la fugacité du moment. Et me dis qu’effectivement, sa beauté réside dans la durabilité de mon souvenir auquel fait maintenant partie ma mère. Et moi dans le sien.

Catherine

Je voudrais remercier le Théâtre La Bordée, ainsi que le Trident et le Théâtre Périscope de m’avoir permis d’assister à leur représentation en ce début d’automne.

À vous maintenant, chers lecteurs, de capter ces moments éphémères et d’aller vous emplir la tête de souvenirs artistiques dans les merveilleux théâtres de la ville de Québec!

crédit photo : Terminus création

3 commentaires pour “Fixer le temps (ou le désir du polaroïd théâtral)”

  1. Patrice Plante 8 octobre 2010 à 14 h 12

    Juste WOW, Cath. Tant de souvenirs, dans tes écrits. Il faut prendre le temps d’aller vivre ses émotions fortes, prendre le temps de vivre le théâtre.

    Merci pour ce partage.

    P

  2. très bien!

Liens vers cette article

  1. lacapitaleblogue.com | links for 2010-10-08 - 9 octobre 2010

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