Un coup de poing en pleine gueule
Quand détresse et désarroi et déchirure
te larguent en la brume et la peur
lorsque tu es seule enveloppée de chagrins
dans un monde décollé de la rétine
alors ta souffrance à la mienne s’amarre, et pareils
me traversent les déserts de blancheur aiguë
À la croisée de nous deux
je ne mourrai plus… Avec toi
- Gaston Miron
La marche
Une sensation de chaleur a envahi mon corps. Le décor est pourtant frais.
La marche. Le journal que je lis tente à répétition de se glisser hors de moi pour prendre son envol pour suivre le rythme de la bourrasque. La pierre, fragile, nouvellement encastrée de la rue Saint-Jean, brise mes enjambées telles des crevasses insurmontables. Vendredi, 17 heures, « sentant la glaise et le sanglot », je me dirige vers mon chez-moi le corps « aigrette de chair bleuie » de cette semaine de travail qui fut difficile. Je chigne.
La marche. Vin, pâtes fraiches et sauce remplissent mon sac qui contient, simplement, les débris culinaires à la lueur d’une soirée encore vide d’activité. Je pense tomber raide « pour l’aube des mystères ». Le soleil aveugle ce retour à la maison.
La marche. Les feuilles de cette édition du Voir virevolte encore plus. J’essaie tant bien que mal de lire cet article sur les 12 hommes rapaillés qui chatouille mon esprit depuis la seconde où je l’ai aperçu sur la couverture.
J’ai une fascination pour Miron. J’ai un magnétisme pour le travail de Gille Bélanger (compositeur) et Cormier (réalisateur). La poésie de Miron demeure l’une des rares choses que je peux relire et relire sans jamais m’essouffler de sa puissance désinvolte qui règne à chaque bout de phrase. J’en découvre des sens et des émotions différents à chaque lecture. Les images évoquées se dessinent dans ma tête d’une facilité accablante. Pourquoi? Parce que, comme Miron l’a écrit lui-même dans Avec toi, « Je suis un homme simple avec des mots qui peine et je ne sais pas écrire en poète éblouissant ». J’aime. De ses mots, j’aspire à être. Mais, sans mentir, marcher et lire… pas facile.
Et justement, l’écho de ma pensée devint réel. « Pas facile de lire en avançant! » me lance une dame que je croise sur mon chemin. Je me retourne. Et là, à cet instant, je reçois une claque en plein visage. Je regarde cette femme située près de moi, la tête couverte d’un petit couvre-chef et accompagnée d’un de ses amis. Ce crâne qui semble être dépourvu de cheveux. Au premier coup d’œil, j’ai su. Dès le premier éclat de lumière qui ajusta les couleurs sur ma rétine, j’ai compris que les traitements de chimio étaient entamés. Cependant, je ne savais pas que la prof d’université qui m’avait tant marqué, qui m’avait tant influencé, qui avait projeté en mon esprit une force si grande était atteinte d’un cancer.
L’arrêt
Premièrement, j’arrête de respirer.
Deuxièmement, je stoppe mon chemin parce que je croise quelqu’un d’important.
Je recule, m’approche et donne les becs habituels et circonstanciels. Après, passage obligé, je fais comme si de rien n’était en restant droit et en prenant le risque de contourner le sujet. Mais on sait tous les trois que je sais que là je le sais.
L’arrêt. On parle de tout et de rien, prenant soin de glisser dans notre discours un brin d’humour. Je me trouve bon de réussir à ne pas craquer. Pourtant, la question du cancer est bien présente dans ma tête. Je la trouve courageuse d’avoir un caractère si fort et un sourire si mordant. Le moment semble figé au coin de la rue. Je flanche finalement, et lui demande les détails du poison brulant à l’intérieur de son être. J’introduis en lui parlant de tous les moments bizarres, beaux comme désagréables, qu’elle doit vivre depuis le début de cette épreuve.
Elle se lance. Elle me parle du choc lors de l’annonce du médecin, de la session d’hiver attristée de n’avoir pu terminer, des traitements de chimio qui la dégoutent au plus haut point, causé par le goût amer ainsi qu’aux répercussions qui brisent de son corps meurtri. Du fléau qui afflige plusieurs personnes comme elle. Du spectre de la prochaine fois, sachant qu’il lui reste encore la moitié des traitements et que cette moitié arrive beaucoup trop vite. Quelle merde, pas vraie? Surtout, lorsque l’on doit oublier la possibilité d’une rentrée scolaire qu’elle aurait tant aimée amorcée.
Le négatif, celui qui fait trembler ma lèvre inférieure, celui qui me donne envie de la serrer contre moi.
Mais, vient souvent le positif avec les épreuves. Par exemple, du positif il y en a dans le courage d’une femme qui a décidé de marcher tous les jours, d’être en marge, celui de vivre pareil, celui de se battre et de dire qu’elle va gagner, celui de bouger et d’envoyer chier le destin, celui qui me donne aussi envie de la serrer contre moi. L’espoir. Les projets qui baignent dans sa tête symbolisent, aussi, les propos d’une femme prête à vaincre.
Cette femme forte, comme toutes celles qui sont aussi atteintes du cancer du sein et qui devront affronter cette bête. Je m’excuse d’avoir chigné. Dire que je me suis plaint de ma semaine de travail… Je m’excuse principalement, parce que je sais que toutes ces femmes voudraient me botter le derrière si elles m’entendaient me plaindre. Cette marche vers chez moi me l’aura botté.
Le baume sur la plaie
Je rentre à la maison et je laisse derrière moi « la borne oubliée des rendez-vous ». Je ferme la porte. Une larme coule sur ma joue. Je m’installe à table et débute ma lecture que j’affronte avec un regard différent. La lecture qui parle de ceux qui ont mis en musique Miron prend un tout nouveau sens. Un Miron décédé d’un cancer en 1996. L’homme rapaillé que je suis se questionne et décide d’affronter cette musicalité de mots que douze autres hommes rapaillés ont, eux, décidé d’offrir à cette « VIE AGONIQUE ». J’ouvre mon recueil L’Homme rapaillé de Gaston Miron. Le signet retenant la page de ma dernière lecture est un mot de biscuit chinois qui dit : « Vous serez en santé et couvert de luxe ». J’ai aussi un goût amer dans la bouche.
Je lis. J’écoute. J’avais besoin de cette œuvre pour me recentrer. Les textes de Miron sont, de prime abord, écrits comme des chansons, mais la musique de Gilles Bélanger et les arrangements de Louis Jean Cormier (Karkwa) donnent un souffle gracieux et rock qui met en valeur la dualité qui règne à l’intérieur de l’œuvre du poète. Un vent qui donne une deuxième vie au travail de l’auteur. Cette vigueur de l’homme qui tente de prendre sa place dans le monde en vivant pleinement ses défauts et ses faiblesses. L’homme qui aime en ne sachant point comment. L’homme et sa fatalité.
Le premier tome fut d’un succès remarquable avec ses 36 000 exemplaires vendus, un grand spectacle aux Francofolies de Montréal et une tournée du Québec en 2009. Douze gars qui représentent les quarante dernières années de l’histoire de la musique québécoise. Douze gars qui sont maintenant devenus une famille et qui se sont lancés, unis, dans la confection d’un deuxième tome qui est en vente depuis le 31 août.
Cette fois-ci, Cormier, le réalisateur, nous a promis un disque encore plus cohérent et un rock plus puissant. Un pari réussi. Dès la première note, on aime. Après on se dit que l’album frôle la perfection. Un disque, comme le premier, qui s’écoute en boucle. De plus, pour ceux comme moi qui ont vu le premier spectacle, on sait que l’ultime vibration se vit lors de ces soirées. Des soirées qui sont déjà au menu de l’année 2010. Des soirées à ne pas manquer.
En attendant, vous pouvez aller écouter le spectacle, en baladodiffusion, qui a eu lieu aux Francofolies 2009, et ce, jusqu’au 11 septembre sur le site de radio-Canada.ca.
Bref, maintenant, nous pouvons chanter Miron 24 fois. Maintenant, j’espère vous avoir subtilement donné le désir de vivre Miron. Moi, depuis vendredi passé, je vis Miron différemment. Depuis vendredi passé, je pense à Ce monde sans issue :
« Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
ta longue et bonne tête de la journée
ta tête de pluie enseignante
et pelures
et callosités
ta tête de mort »
Proposition de la semaine :
Sources : L’homme rapaillé




Auteur
Simplement, ouf! Bravo, félicitation pour la qualité de cet article qui, certe nous informe, nous fait aussi grandement réfléchir. Encore une fois, bravo!
On vit dans un monde qui offre un large éventail de choses futiles ou pas auxquelles on peut penser presque constamment. Ça fait du bien quand quelqu’un agite un peu l’éventail des choses essentielles qu’on oublie dans le train du quotidien. Même si ça coute un coup de poing en pleine gueule.
Props pour la narration, btw